Les lumières s’éteignent

Responsabilité sociale

Voltaire, combattant au nom des Lumières, auteur du fameux EI, « Ecrasons l’Infâme », l’apposait au côté de sa signature sur les lettres qu’il envoyait dans toute l’Europe, appelant ainsi chacun de ses interlocuteurs à s’associer à son combat contre l’obscurantisme religieux ». EI… Le monde éclairé…

Souvenez-vous de ce beau poème de Prévert « Le gardien de phare ». Le gardien aimait trop les oiseaux. Aveuglés par la lumière du phare « Par milliers, ils meurent ». Alors, il dit : « Tant pis, je m’en fous /Et il éteint tout ». Mais voilà la fin de l’histoire : au loin, un navire fait naufrage. Il transportait des oiseaux des Iles, «des milliers d’oiseaux noyés».

Bien au-dessus de la couronne solaire par laquelle la Liberté éclaire le monde, le flambeau de la Statue de la Liberté n’est plus accessible. Depuis une violente tempête, trop fragile, le flambeau est devenu trop dangereux. Sans fanal, sans flambeau, comment trouver son chemin ? Quand le monde n’est plus éclairé, les esprits s’égarent ; même les plus généreux. Le chemin devient incertain et mortel.

La lumière vient à manquer alors que partout s’érigent des labyrinthes de murs, d’obstacles, de remparts et de fossés. L’obscurité se répand à un moment où les chemins deviennent chaotiques et dangereux. Aujourd’hui, les flambeaux fument, crachent et empestent. Ils n’éclairent plus, ils n’illuminent plus.  Au mieux, ils servent d’allumettes. Les flammes ne lancent plus que des poussières, elles disparaissent sous des volutes lourdes et noires, lumière des bûchers et des incendies.

Les démocraties occidentales ont un problème de Lumière.

Nous avons ri de Voltaire et de son obsession « EI ». Préemptée par des fous, elle a muté en acronyme de la barbarie religieuse. Voltaire a été trahi dans l’indifférence : tout se vaut n’est-ce pas ? Que condamner et pourquoi ? Le siècle des lumières est réduit à une invocation routinière. Lumières ? Passée au prisme de l’indifférence, la lumière se décompose : lumières chrétiennes, juives, musulmanes et bouddhiques… et autant pour toutes les formes de croyance.

Comment, si la Lumière vient des lumières, peut-on reprendre la formule voltairienne : Écrasons l’Infâme ? L’infâme des uns, est-il le Dieu des autres ? Convient-il de réfléchir avant de l’écraser? ou bien de mettre les massacres en lumière? Mais qu’est-ce donc qu’un massacre ? Fameuse question du tas de sable : combien de grains pour faire un tas ?

Écoutons Valéry et ses évidences éclairées : « Mais rendre la lumière / Suppose d’ombre une morne moitié ». Il faudra donc renoncer à répandre la lumière et à illuminer le monde ? Dans l’univers, des milliards d’étoiles naissent, vivent et meurent et ensuite se convertissent en trous noirs. La lumière n’y éclaire pas tout, il reste une matière noire. Morne moitié ou masse essentielle ? La lumière ne serait qu’un cas particulier.

Nos espaces mentaux sont aujourd’hui entre la lumière qui s’éteint et celle qui n’éclaire plus tout. Le dernier qui s’en va éteint la lumière…

Pascal Ordonneau

Banquier, polémiste, économiste, humaniste, théoriste, et volontariste.

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