Nucléaire iranien : Trump a-t-il fait l’erreur du siècle ?

Patrimoine - En sortant son pays de l’accord de Vienne sur le nucléaire iranien, Donald Trump a peut-être fait la première vraie erreur diplomatique de son mandat : l’Union européenne, sur fond d’enjeux économiques, semble prête à tenir tête au géant américain. Plus inquiétant encore pour la Maison Blanche, les dirigeants du Vieux Continent pourraient se tourner vers Moscou et Pékin pour défendre leurs intérêts face à une Amérique plus isolée et belliqueuse que jamais.

Ils le décrivent à nouveau comme le « rogue state » n°1 (État voyou). Pourtant, cette fois-ci, ce n’est pas la République islamique d’Iran, mais bien les États-Unis d’Amérique qui ont violé le droit international.

En signant le « Joint Comprehensive Plan of Action » à l’été 2015 avec la Chine, la Russie, le Royaume-Uni, la France et l’Allemagne, la première puissance mondiale, encore représentée à l’époque par Barack Obama, mettait fin à plusieurs années de tension avec l’Iran. En échange d’une levée des sanctions internationales, Téhéran s’engageait à stopper son préoccupant programme nucléaire militaire jusqu’en 2025. Cet accord fut alors salué de tous. Le monde entier y voyait une avancée pour la fragile sécurité du Moyen-Orient. C’était sans compter l’arrivée de « The Donald ».

L’imprévisible Président américain avait aussi promis durant sa campagne de rompre ce qu’il désignait comme le « pire accord » possible. Autant pour tenir sa parole que pour détricoter les quelques résultats diplomatiques de son prédécesseur, le Président républicain a choisi le 8 mai 2018 pour déchirer unilatéralement l’accord de Vienne.

Le coup de poker de trop ?

Donald Trump aime le rapport de force dans la négociation. Il aime surprendre et provoquer pour arriver à ses fins. L’incroyable retournement de situation en Corée du Nord en est un parfait exemple. Cependant, comme dans une partie de poker, gagner une fois ne veut pas dire gagner toujours. Grisé par ses précédents succès, le Président américain en oublie les fondamentaux de la diplomatie états-unienne : la précieuse coopération avec l’Union européenne.

Car en enterrant ce « bad deal », Donald Trump pensait bipolariser le monde. Les Européens suivraient sans discuter le parrain américain, tandis que les Russes et les Chinois crieraient au scandale. L’accord ne pourrait plus tenir. L’économie iranienne, privée d’échanges avec les pays de l’OTAN, serait vouée à l’atonie, et le régime des mollahs s’effondrerait dans un chaos social inévitable. Autre option, le pays, se sentant trahi par la communauté internationale, se tournerait vers la reprise de son programme nucléaire offensif. Les États-Unis et ses alliés n’auraient alors plus qu’à intervenir militairement sur place, réalisant au passage le fantasme ultime des néo-conservateurs américains.

L’Europe se rebelle

« Nous disons aux Américains que les mesures de sanction qu’ils vont prendre les concernent, eux. Mais nous considérons que l’extra-territorialité de leurs mesures est inacceptable ». C’est avec cette phrase, d’une rare fermeté, que le ministre des Affaires Étrangères français répond à l’ordre du Président Trump, qui demande aux entreprises européennes de quitter la zone dans un délai de six mois. Dans un communiqué commun, Paris, Londres et Berlin appellent toutes les parties à la « responsabilité ». Federica Mogherini, la haute représentante de la diplomatie de l’UE, appelle de son côté au respect de l’accord, malgré la décision américaine. Le bloc américain cette fois ne se résume qu’à deux pays : Israël et l’Arabie saoudite. En voulant casser l’Iran, Donald Trump a surtout cassé l’influence de son pays sur l’Europe occidentale.

Des intérêts à défendre

Depuis 2015, les pays de l’Union européenne ont multiplié par trois leurs échanges avec l’Iran, pour un total de 21 milliards d’euros en 2017. Impensable donc, pour Bruxelles, de voir des entreprises comme Total, Fincantieri, Airbus ou PSA, abandonner l’accès à ce marché très prometteur et renoncer aux gros contrats déjà signés, comme la livraison de 100 avions Airbus à des compagnies iraniennes. Il en va également de la crédibilité diplomatique de l’Union, qui ne peut se résoudre à changer sa politique extérieure en fonction des humeurs électoralistes du pouvoir américain.

Jamais depuis 2003 (et encore) l’Atlantique n’avait semblé aussi large. Les conséquences pourraient même être irréversibles : la Chine, la Russie et l’Europe pourraient décider de collaborer pour maintenir l’accord, tandis que les États-Unis se retrouveraient isolés sur la scène internationale. Cela marquera peut-être le début de l’émancipation européenne, mais aussi une première étape dans la constitution d’un bloc eurasiatique contre une Amérique devenue imprévisible et solitaire.

Luigi Delmet

Rédacteur - Le Courrier Financier

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