La renationalisation de l’euro

Patrimoine - La mise en œuvre de la monnaie unique s’inscrit dans le prolongement du marché commun de 1957 et du marché unique, en 1986.

Dès 1969, Raymond Barre et Pierre Werner, à la demande de la Commission de Bruxelles, établissent un plan visant à instituer une union économique et monétaire avant 7 ans. La mise en place d’une union monétaire commune est jugée indispensable en raison de la déliquescence du système monétaire de Bretton Woods, qui aboutit à la fin de la convertibilité du dollar le 15 août 1971. Les fluctuations monétaires freinent et complexifient les échanges au sein de l’Union européenne et obligent, lors des dévaluations et des réévaluations, à l’instauration de montants compensatoires agricoles.

En effet, les produits agricoles bénéficient de mécanismes de prix garantis qui sont altérés par les variations de change. Pour neutraliser les modifications des cours des monnaies européennes, un système de compensation fut introduit. La mise en place de l’euro fut accélérée tout à la fois par les progrès du marché unique et par la chute du mur de Berlin. L’euro constituait une réponse économique à l’intégration croissante des économies européennes et une réponse politique à la réunification allemande, cette dernière concrétisant la position dominante de notre voisin au sein de l’Union.

L’introduction de l’euro fut un succès technique indéniable, la disparition des monnaies nationales s’est effectuée sans réels problèmes. Certes, certains mirent en avant le caractère inflationniste de la substitution de l’euro au franc même si dans les faits, aucune étude ne l’a confirmé. Les pays d’Europe du sud furent les grands gagnants du déploiement de l’euro en bénéficiant de taux d’intérêt beaucoup plus faibles qu’auparavant. La Grèce, l’Espagne et le Portugal connurent une expansion soutenue de 1999 à 2008.

Aux côtés d’une Europe commerciale s’est construite une Europe financière. Un double flux s’était alors développé ; les pays industriels exportèrent leurs biens dans les pays du Sud dont les déficits commerciaux croissants étaient financés par les excédents des premiers. Ce mécanisme fonctionna durant plus de dix ans. La crise des dettes souveraines mis un terme à ce processus.

Depuis 2012, les marchés financiers des pays de la zone euro se sont « renationalisés » en raison de leur segmentation et de l’arrêt de la mobilité des capitaux entre les pays de la zone euro. La détention des actifs financiers de chaque pays de la zone euro est assurée de plus en plus par les résidents du pays. Dans tous les pays de la zone, la part des non-résidents a reculé. De même, les investisseurs institutionnels détiennent de moins en moins de titres étrangers. La politique de rachats de la Banque Centrale Européenne a accentué la tendance. Les dettes publiques sont aujourd’hui soit détenues par des résidents, soit par la BCE.

Cette « renationalisation » des marchés financiers des pays de la zone euro est préjudiciable à l’économie de la zone euro. Elle ne contribue pas à une allocation optimale de l’épargne. Les agents des pays excédentaires, les Allemands, les Néerlandais, par exemple, préfèrent investir à faibles taux, au sein de leur pays que prendre le risque d’investir au sein de pays à plus fort potentiel économique que les leurs.

La monnaie unique est cantonnée à un rôle d’instrument d’échanges. Cette situation contredit un des objectifs de l’Union Monétaire qui est d’assurer la libre circulation des capitaux au sein des États membres. L’aversion aux risques a pour conséquence une moindre croissance au sein de la zone euro. Ainsi, la demande des pays d’Europe du Sud n’a pas, en 2017, retrouvé le niveau atteint en 2007. Pour l’Italie, le Portugal et la Grèce, elle est même inférieure à celui de 2002.

Cette renationalisation a, en revanche, un avantage. Elle limite la survenue d’une crise des balances des paiements courants. En effet, les résidents sont, par nature, moins sujets à vendre les actifs de leur pays. De ce fait, la répétition d’une crise sur le style de celle de 2011/2012 avec la Grèce déclenchée avec les ventes par les épargnants d’actifs des pays périphériques de la zone euro vers ceux au cœur de la zone euro, est moins probable.

Malgré tout, les inconvénients l’emportent sur les avantages. L’idée d’une meilleure circulation de l’épargne est avancée notamment par le Président de la République française qui souhaite la création d’un budget de la zone euro. L’Allemagne et les pays d’Europe du Nord, sont plutôt réticents par crainte qu’il se traduise par un endettement croissant des pays d’Europe du Sud et une incitation au laxisme budgétaire.

Philippe Crevel

Directeur du Cercle de l'Épargne

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