La difficile bataille de l’investissement

Patrimoine - En 2017, la reprise économique a reposé, en partie, sur le rebond de l’investissement des entreprises et des ménages. La poursuite de ce rebond conditionne la croissance de 2018 et des années à venir.

La formation brute de capital fixe (FBCF) de l’ensemble des agents économiques accélère nettement en 2017 (+ 4,5 % après + 2,8 % en 2016). Son niveau dépasse désormais en volume celui de 2008. L’investissement des ménages progresse très fortement (+ 5,6 % après + 2,8 %), du fait à la fois d’achats très dynamiques de logements neufs et du nombre record de transactions enregistrées dans l’ancien.

Malgré une diminution des livraisons de matériels militaires, l’investissement public accélère en 2017 (+ 1,4 % après + 0,2 %), porté par les dépenses en bâtiment et en travaux publics.Déjà dynamique en 2016 (+ 3,4 %), l’investissement des entreprises non financières (ENF) accélère encore en 2017 (+ 4,1 %) : si les achats de biens manufacturés ralentissent légèrement en 2016 (+ 4,9 % après + 5,5 %), les dépenses des ENF retrouvent des couleurs dans la construction (+ 0,9 % après – 0,5 %) et, surtout, restent vigoureuses dans l’information et la communication (+ 8,3 % après + 7,2 %) ainsi que dans les services aux entreprises (+ 2,7 % après + 0,7 %).

Le taux d’investissement des entreprises françaises est assez stable sur longue période.

Rapporté au PIB, l’investissement des entreprises françaises à 12,9 % du PIB en 2016, est proche de la moyenne européenne (12,5 %) et supérieur à celui des firmes allemandes, italiennes ou anglaises. Seules les entreprises tchèques, suédoises et espagnoles investissent davantage. Ces dernières années, la France a privilégié les investissements de remplacement ou d’augmentation des capacités existantes au détriment des équipements de modernisation et de rationalisation. La baisse du taux de marge des entreprises entre 2007 et 2013 et le coût de l’immobilier élevé expliquent ces choix.

Ce dernier a contribué à la diminution des gains de productivité. Il conduit à l’inadaptation d’une partie de l’offre productive française au regard de la compétition mondiale. L’offre productive française, trop concentrée sur les produits de moyenne gamme à faible contenu technologique, engendre un déficit commercial structurel qui a été de plus de 68 milliards d’euros en 2018.

Recul de l’investissement public

Depuis la Seconde Guerre mondiale, la France se caractérisait par le poids important des investissements publics. Avec le développement rapide de la dette publique qui atteint désormais 97 % du PIB contre 21 % en 1980, les pouvoirs publics ont réduit leurs efforts en la matière. Depuis 2013, l’investissement réalisé à plus de 60 % par les collectivités territoriales a reculé de plus de sept milliards.

Les replis les plus significatifs ont concerné les secteurs des transports et de l’enseignement. Malgré tout, le niveau des investissements publics reste, en France, parmi les plus élevés d’Europe au regard du PIB. En 2016, l’investissement public s’est élevé à 78 milliards en France, soit 3,4 % du PIB contre une moyenne de 2,7 % du PIB au sein de l’Union européenne. L’investissement public représente 2,1 % du PIB en Allemagne comme en Italie et 1,9 % en Espagne (1,9 %), Le niveau français est proche de celui enregistré aux Pays-Bas ou en Pologne mais est nettement inférieur à celui de la Suède (4,4 %).

Recherche et développement : la France pourrait mieux faire

Au regard des enjeux à venir, les efforts de recherche et de développement sont nettement insuffisants et nécessiteraient une meilleure articulation avec le monde économique : les dépenses intérieures de R&D ont reculé à 2,25 % en 2016. La France est en retrait par rapport aux autres grands pays qui, par ailleurs augmentent leurs efforts. La recherche-développement a atteint 2,74 % du PIB en 2016 en France et 2,94 % du PIB en Allemagne.

Malgré les aides directes et le crédit impôt recherche, les entreprises françaises sont distancées par leurs homologues étrangères. Leur plus petite taille, leur caractère moins industriel, leurs problèmes d’accès à des sources de financement expliquent en partie ce retard. En 2016, leurs efforts de recherche s’élevaient à 1,45 % du PIB. Si les effectifs dédiés à la recherche progressent sur une longue période, leur hausse tend à ralentir dans le secteur privé depuis 2013. Par ailleurs, les diplômés titulaires d’un doctorat peinent à s’insérer sur le marché du travail. C’est pourquoi, sans changements radicaux, la cible européenne de 3 % de R&D en part de PIB en 2020 paraît pour le moment hors de portée.

Du programme d’investissement d’avenir au Fonds pour l’innovation et l’industrie

Dans son programme de campagne, Emmanuel Macron avait pris l’engagement d’engager un Grand Plan d’Investissement portant sur 57 milliards d’euros avec pour objectifs le financement d’actions concernant la transition écologique, la formation, la compétitivité des entreprises et la transformation de l’État.

Le 4 juillet 2017, à la suite de la remise du rapport Pisani Ferry, le Premier Ministre a annoncé le Grand Plan d’Investissement qui reprend la troisième tranche du programme des Investissements d’avenir (PIA) lancé par Nicolas Sarkozy en 2010 et poursuivi sous François Hollande en 2013, dont les crédits n’avaient pas été consommés.

Dans le cadre de ce plan, la transition écologique devrait bénéficier de 20 milliards d’euros de crédits, la société des compétences de 15 milliards d’euros, la compétitivité sur l’innovation de 13 milliards d’euros et la modernisation de l’État de 9 milliards d’euros. Sur un total de 57 milliards destinés à l’investissement sur la période 2017-2022, l’État doit accorder 5 milliards pour soutenir la compétitivité et l’innovation des filières agricoles comme annoncé dans le cadre des États généraux de l’Alimentation ; dans le même temps, 10 milliards seront alloués aux collectivités locales.

L’ampleur du grand plan d’investissement est à relativiser car les mesures véritablement nouvelles ne s’élèvent qu’à 35 milliards, soit 60 % de l’ensemble des sources de financement. Le Grand Plan d’Investissement intègre de nombreux redéploiements de crédits, avec par exemple des transferts destinés à la formation des agents publics vers le développement des métiers publics au numérique. Au total, les mesures nouvelles seraient inférieures à 7 milliards par an sur le quinquennat, soit 0,3 % du PIB par an.

Dans le cadre de ce programme présenté au mois de janvier dernier figure également la création d’un Fonds pour l’Innovation et l’Industrie. À ce titre, le projet de loi PACTE (Plan d’Action pour la Croissance et la Transformation de l’Entreprise) comporte plusieurs mesures pour le rendre opérationnel. Ce fonds devrait être doté de 10 milliards d’euros d’actifs n’ayant pas vocation à être consommés. Il est censé intervenir à partir des recettes annuelles que génèreront ses actifs. Elles ont été évaluées entre 200 et 250 millions d’euros par an.

Financer l’innovation

Ce fonds a pour missions de financer des dispositifs de soutien à l’innovation de rupture ou des projets à forte intensité technologique. Une première enveloppe, d’environ un tiers des revenus, sera consacrée au financement de start-ups à forte intensité technologique. Elle sera distribuée sous forme d’aides individuelles (subventions, avances remboursables et prêts) spécifiquement calibrées pour répondre à leurs besoins.

Une seconde enveloppe, des deux tiers restants, soutiendra le financement de grands défis thématiques. Il s’agira de financer des programmes répondant à des défis à forts enjeux technologiques identifiés comme prioritaires (approche top down), du point de vue de leur impact sociétal ou sur la souveraineté nationale et mettant en prise laboratoires, PME et grands groupes. À ce titre, l’intelligence artificielle recevra 100 millions d’euros et la nanoélectronique 25 millions d’euros par an.

Le Gouvernement prévoit la création d’un Conseil de l’innovation pour piloter les financements de projets. Ce Conseil sera coprésidé par la ministre de l’Enseignement supérieur, de la Recherche et de l’Innovation et le ministre de l’Économie et des Finances. Le Conseil de l’innovation définira les grandes lignes de la politique en faveur de l’innovation et proposera les principaux arbitrages budgétaires ainsi que l’emploi des revenus du Fonds pour l’innovation et l’industrie.

Le plan d’investissement d’Emmanuel Macron s’inscrit dans la logique du Programme d’Investissement d’Avenir lancé en 2010 et qui était issu du rapport Juppé / Rocard de 2009. Le Programme d’Investissement d’avenir devait également préparer la France aux défis de demain en accordant la priorité à l’enseignement supérieur, à la recherche et l’innovation, à l’économie numérique et au développement durable. Ce plan portait initialement sur 47 milliards entre 2010 et 2014, montant qui a été porté postérieurement à 57 milliards d’euros.

Les grands plans mis en œuvre par l’État ont des résultats bien souvent contrastés. Le montage des dossiers prend du temps, le saupoudrage des crédits est de mise afin de satisfaire les demandes diverses et variées. Le suivi des programmes n’est pas toujours bien réalisé. Il en résulte tout à la fois une sous-consommation des crédits, un gaspillage et une efficience moyenne.

L’investissement également une priorité européenne

Annoncé en juillet 2014 et opérationnel depuis septembre 2015, le plan Juncker vise à relancer l’industrie et à compenser le déficit d’investissements dont souffre l’Union européenne. Il porte sur une enveloppe de projets de 315 milliards d’euros. Cet objectif a été relevé à 500 milliards d’euros pour l’horizon 2020. Il repose sur la création d’un « Fonds européen pour les investissements stratégiques » (FEIS), doté de 21 milliards, 16 milliards étant financés par le budget européen et 5 milliards par la Banque européenne d’investissement (BEI). Il est ciblé sur certains secteurs clés : infrastructures stratégiques, éducation et formation, R&D, énergies renouvelables et efficacité énergétique, etc.

Début 2018, la France a été l’un des premiers bénéficiaires du plan avec 8,7 milliards de financements reçus, devant l’Italie (6,6 milliards) et l’Espagne (5,6 milliards). La France a centré ses projets sur la lutte contre le réchauffement climatique. Certains think tanks, même s’ils approuvent ces plans, doutent néanmoins de leur impact sur l’économie.

Pour l’institut Montaigne, le grand plan d’investissement est bien orienté mais ne prend pas suffisamment en compte les problématiques liées à l’intelligence artificielle et à la santé. L’OFCE estime qu’il faudrait 19 milliards d’euros supplémentaires sur la période 2015-2050 pour favoriser la transition énergétique. Des experts mettent l’accent sur la faiblesse des crédits destinés au système éducatif qui nécessiterait un effort supplémentaire évalué à plus de 1,4 % du PIB (soit environ 30 milliards).

Philippe Crevel

Directeur du Cercle de l'Épargne

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